Le 18 mars 1871: La Naissance de la Commune de Paris

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Un Récit

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Nous sommes en 1871. La révolution vient d’établir un gouvernement démocratique en France, suite à la défaite de l’empereur Napoléon III dans la guerre l’opposant à la Prusse (devenue depuis le 18 janvier de cette même année l’Empire allemand). Mais la nouvelle République ne satisfait personne. Le gouvernement provisoire est composé de politiciens ayant servi sous l’Empereur ; ces derniers n’ont rien fait pour satisfaire les demandes de changement social formulées par les révolutionnaires, et ils n’en ont pas l’intention. Les réactionnaires de droite conspirent pour rétablir l’Empereur ou, à défaut, un autre monarque. Seule Paris la rebelle se tient entre la France et la contre-révolution.

Les partisans de l’ordre ont du pain sur la planche. Tout d’abord, ils doivent convaincre le peuple français d’accepter les termes impopulaires de la capitulation dictés par l’Allemagne. Pour imposer l’armistice à ses citoyens, la nouvelle République bannit les clubs radicaux et suspend la publication des journaux, menaçant la ville de Paris par le biais des deux armées nationales réunies. Ce n’est qu’à ce moment là, après que des mandats d’arrêt ont été émis contre les insurgés qui ont renversé l’Empereur, que des élections ont lieu.

Avec les radicaux en prison ou se terrant, les conservateurs gagnent les élections. Le principal vainqueur est le banquier Adolphe Thiers, le vieil ennemi juré de Proudhon, qui a trahit la révolution de 1848 — sans lui, l’empereur n’aurait peut être pas été capable de prendre le pouvoir en premier lieu. Porté au pouvoir par un électorat issu des campagnes provinciales, la première mesure de Thiers est de négocier la paix avec l’Allemagne pour un coût de cinq milliards de francs.

Pour Thiers, cela ne représente qu’un faible tribut à payer pour prendre les rênes de l’État — surtout lorsque ce sont les français·e·s qui paieront, et non lui personnellement. Et si iels refusent ? Il préférerait encore se battre contre la France plutôt que contre l’Allemagne.


L’une des conditions de la reddition de Thiers est que les troupes allemandes se sont vues accorder une marche victorieuse dans la capitale. Après avoir été affamé·e·s durant des mois de siège, c’est bien la dernière chose que veulent les Parisien·ne·s. Des rumeurs courent selon lesquelles les Allemands viennent pour piller la ville. Les Comités de Vigilance qui ont vu le jour après la révolution continuent à se réunir, et ce malgré l’interdiction.

Dans la nuit du 26 février, des dizaines de milliers de membres rebelles de la Garde Nationale se rassemblent en centre ville sur les Champs-Élysées au mépris des ordres du gouvernement. À leurs côtés, se trouvent des révolutionnaires ne laissant paraître aucune émotion sur leurs visages tel·le·s que Louise Michel, une institutrice de quarante ans du faubourg de Montmartre. Ensemble, iels ouvrent les portes de la prison dans laquelle sont enfermé·e·s les dernier·ère·s prisonnier·ère·s politiques en date et les libèrent. Puis, iels attendent dans l’obscurité d’une nuit glaciale l’arrivée des Allemands, se préparant à mourir pour Paris.

La prise des canons.

Quand l’aube ne montre toujours aucun signe des envahisseurs, les rebelles s’emparent des derniers canons restant dans Paris suite à la guerre. Ces canons ont été payés par des dons recueillis auprès des pauvres pendant le siège ; les rebelles estiment que ces derniers appartiennent de plein droit à celleux qui sont prêt·e·s à les utiliser pour défendre la ville, et non aux hommes politiques qui l’ont trahi ou aux Allemands qui sont en route pour la désarmer et l’humilier. Iels trainent les armes lourdes du quartier riche à travers les taudis et les tas de déchets de leurs propres quartiers pour les positionner au sommet de la colline de Montmartre.


Le 1er mars 1871, les troupes allemandes finissent par entrer dans Paris. Elles s’en tiennent au centre-ville, évitant l’agitation des bas quartiers. Les magasins sont tous fermés ; le long du parcours du défilé les statues sont recouvertes de toiles noires et des drapeaux noirs flottent au sommet des immeubles. Des hordes en haillons observent la scène à distance les yeux remplis de colère et de rancune ; leurs regards froids font trembler les Allemands bien nourris. Les occupants se retirent pour établir leur camp à l’est, en dehors de la ville.

Quelques jours plus tard, le gouvernement de Thiers annonce que les propriétaires peuvent immédiatement réclamer les loyers qui ont été suspendus pendant le siège. Toutes les dettes sont dues avec intérêts dans un délai de quatre mois, et le moratoire sur la vente d’objets mis en gage est, quant à lui, annulé. Les salaires de la Garde Nationale sont également suspendus, à l’exception de ceux pouvant démontrer un besoin particulier. Il faudra tout cela et bien plus encore pour payer les conditions de la paix que Thiers a signée.


Le 18 mars au matin, Montmartre se réveille pour trouver les murs recouverts d’une proclamation. Dans des tons paternalistes, Adolphe Thiers explique que — dans l’intérêt de l’ordre public, de la démocratie, de la République, de l’économie, et de leur propre peau — les honnêtes habitant·e·s de Paris doivent rendre les canons, ainsi que remettre aux autorités les criminel·le·s à cause desquel·le·s ces derniers ont été égarés :

Pour exécuter cet acte urgent de justice et de raison le gouvernement compte sur votre concours. Que les bons citoyens se séparent des mauvais, qu’ils aident à la force publique au lieu de lui résister… mais cet avertissement donné vous nous approuverez de recourir à la force, car il faut à tout prix et sans un jour de retard que l’ordre, condition de votre bien-être, renaisse entier, immédiat et inaltérable.

Les canons de la Garde Nationale sur la Butte Montmartre.


La veille au soir, Louise Michel était montée jusqu’au sommet de Montmartre pour porter un message aux gardes rebelles surveillant les canons. Comme il était tard, elle a passé la nuit au sein de leur quartier général. Toute la nuit durant, des individus suspects n’ont cessé de faire irruption avec des histoires insensées, prétendant d’être saouls, et essayant de jeter un coup d’œil au sommet de la butte.

Elle est réveillée par des coups de feu. Il fait encore nuit. Au moment où elle se lève, les troupes françaises fidèles à Thiers contrôlent déjà le bâtiment. Elles arrêtent les hommes et fouillent la maison, mais lui prêtent à peine attention — ce n’est qu’une femme après tout. Une fois que les troupes ont sécurisé la zone, elles font venir un garde capturé blessé par balle. Louise Michel arrache des franges de sa robe pour arrêter l’hémorragie.

George Clémenceau, alors maire républicain radical de Montmartre, arrive. A son grand désarroi, Louise ne le salue qu’en hochant la tête : il est inquiet à l’égard du garde blessé, mais il espère surtout que les troupes emporteront les canons rapidement avant que ses électeur·rice·s ne deviennent ingérables. Ne sachant pas que Louise Michel a déjà pansé la blessure du garde, il demande des bandages propres. Louise se propose de sortir pour aller les chercher.

« Etes-vous certaine que vous reviendrez ? » Il lui jette un regard en coin.

« J’en donne ma parole, » répond Louise Michel, impassible.

Dès qu’elle est hors de vue, elle descend la butte en courant à travers les rues sombres, passe devant quelques poignées de lève-tôt lisant la proclamation de Thiers affichée sur les murs. Elle crie de toutes ses forces « Trahison ! » alors qu’elle tourne dans la rue où se trouve le quartier général du Comité de Vigilance local. Ses ami·e·s sont déjà là ; iels attrapent leurs armes et remontent rapidement la butte avec elle. Au loin, les tambours de la Garde Nationale se font entendre, battant l’appel aux armes.

Maintenant les rues sont noires de monde : des gardes barbus, des jeunes hommes en manches courtes maladroits avec leurs fusils, des femmes par groupes de deux ou trois. Iels viennent épaissir cette marée humaine se précipitant vers le sommet de la colline. Devant elleux, Louise aperçoit la butte, couronnée par les premières douces lueurs du jour. Au sommet, une armée attend en ordre de bataille. Elle et ses ami·e·s vont mourir. L’effet de cette révélation est presque exaltant.

Soudain, la mère de Louise Michel se retrouve à ses côtés dans la foule. « Louise, je ne t’ai pas vu depuis des jours ! Où étais-tu ? Tu ne vas pas te mêler à tout cela, n’est-ce pas ? »


Quand elle atteint la crête de la butte, la foule a déjà percé le cordon d’infanterie. Les soldats sont encerclés. Des femmes interpellent les troupes de Thiers :

« Où emmenez-vous ces canons ? Berlin ? »

« Non — ils les rapportent à l’Empereur Napoléon ! »

« Vous tirez sur nous, mais pas sur les Prussiens, hein ? »

Un officier au visage honteux implore une matrone qui s’est positionnée entre un canon et les chevaux qui le tirent. « Viens, ma bonne femme, écarte-toi. »

« Vas-y, lâche, » lui répond-elle en criant, « Tue moi devant mes enfants ! »

« Coupez les câbles ! » crie quelqu’un à l’arrière de la foule. Un couteau passe de main en main jusqu’à atteindre la femme bloquant le canon. Elle coupe les sangles qui l’attachent aux chevaux. La foule acclame.

Les troupes de Thiers s’affrontant avec les Parisien·ne·s.

Le Général Lecomte en personne arrive sur place, fier et hautain. Il prend le commandement dans une voix qui résonne au dessus du tumulte : « Soldats ! Préparez armes ! »

Un silence tombe. Les soldats préparent leurs armes. Ils ont l’air pâle. Quelqu’un crie « Ne tirez pas ! » mais la foule ne recule pas.

« En joue ! »

Une rangée de fusils assortis se dresse. Une femme tremble ; une autre serre son bras, affichant son mépris envers les jeunes hommes en uniforme militaire. Derrière elleux, Louise Michel et ses ami·e·s lèvent également leurs fusils. Iels voient que certains soldats tremblent aussi.

« Feu ! » Il y a un moment de pause.

Un officier jette son arme à terre et sort des rangs. « Fait chier ! »

« Retournez vos fusils ! » crie quelqu’un d’autre. C’est le moment dont Louise Michel se souviendra toujours.


Le jour suivant, le drapeau rouge vol au dessus de l’Hôtel de Ville — le drapeau du peuple, le drapeau qu’il aurait dû brandir en 1848. Les Comités de Vigilance occupent les bâtiments administratifs du quartier. Lecomte a été abattu. Thiers et ses hommes de main ont fuit vers la ville voisine de Versailles avec les restes de l’armée. Les financiers se sont retirés dans leurs résidences de campagne. Victor Hugo s’est enfuit en Belgique. Depuis l’est, les troupes allemandes attendent de voir si le gouvernement français peut maîtriser cette nouvelle révolution, inquiètes que cette dernière ne se propage dans toute l’Europe.

Paris est aux mains de gens ordinaires se connaissant les uns les autres. Mystérieusement, la ville n’a jamais était aussi paisible.

Le parc d’artillerie de la Butte Montmartre, le 18 mars 1871.


Ceci est un aperçu de notre prochaine histoire narrative de l’anarchisme, que nous espérons finir un jour ou l’autre — si seulement les luttes du présent pouvaient nous offrir un peu de répit. En attendant, si vous voulez en apprendre plus sur la Commune de Paris, vous pouvez commencer par lire :

  • A l’assaut du ciel : la Commune racontée, Raoul Dubois
  • Surmounting the Barricades: Women in the Paris Commune, Carolyn J. Eichner
  • Unruly Women of Paris: Images of the Commune, Gay L. Gullickson
  • The Paradise of Association: Political Culture and Popular Organizations in the Paris Commune of 1871, Martin Phillip Johnson
  • L’histoire de la commune de 1871, Prosper Olivier Lissagaray
  • La Commune, Louise Michel
  • Mémoires, Louise Michel
  • Louise Michel, Edith Thomas
  • The Women Incendiaries, Edith Thomas

Louise Michel.