Le 1er mars 2026, à l’issue d’une semaine d’action contre l’occupation des « Villes Jumelles » par les services de l’immigration et des douanes (ICE), les manifestant·e·s se sont rassemblé·e·s devant le bâtiment fédéral de Bishop Henry Whipple à Fort Snelling, dans le Minnesota. Au moins quatre cents personnes ont défilé du côté sud-est du bâtiment pour exiger le retrait de l’ICE de l’État du Minnesota et pour que les terres occupées par Fort Snelling soient rendues au peuple Dakota. De nombreuses et nombreux autochtones ont participé à la marche, notamment des membres des tribus Dakota, Ojibwe et Chippewa. De l’autre côté du bâtiment, un groupe d’une cinquantaine de manifestant·e·s a bloqué Minnehaha Avenue à l’aide de boucliers, de banderoles renforcées, de pièges « antichars » artisanaux et de barricades improvisées.
Les shérifs du comté de Hennepin et les policiers de l’État du Minnesota ont immédiatement réprimé les deux manifestations. Dans la zone sud-est, ils ont plaqué au sol et traîné hors du cortège des dizaines de personnes. Au niveau du barrage routier situé au nord-ouest du bâtiment fédéral, ils ont frappé les manifestant·e·s, les ont aspergé·e·s de gaz lacrymogène et ont violemment frappé la tête de quelqu’un contre le trottoir. Une personne a saigné des yeux et a subi des lésions cornéennes après avoir reçu une quantité importante de gaz lacrymogène.
Les shérifs ont arrêté quarante personnes au total. Dix de ces arrestations ont eu lieu au niveau du barrage routier et trente lors de la manifestation. Les premières attaques contre la marche n’ont eu lieu qu’une fois le démantèlement des barricades situées de l’autre côté du bâtiment effectué. On peut donc supposer que le barrage routier a permis de détourner l’attention de la police et d’alléger la pression des autorités sur la marche.
De Chicago aux « Villes Jumelles », les forces de polices locales et étatiques qui répondent aux responsables démocrates ont joué un rôle essentiel en permettant à l’ICE de terroriser les communautés. Sans l’aide et le soutien continus des autorités locales, les agences fédérales auraient été dépassées depuis longtemps par les mouvements de protestation. Chaque fois que la police et les shérifs participent à brutaliser celles et ceux qui s’opposent aux méthodes de l’ICE visant à enlever et assassiner des personnes, cela montre et renforce la complicité des responsables démocrates dans la montée du fascisme.
Malgré les épreuves endurées par les participant·e·s, cette action courageuse prouve que la résistance contre l’occupation des « Villes Jumelles » par l’ICE n’est pas terminée. En remplaçant le soi-disant « commandant en chef » Greg Bovino par le « tsar des frontières » Tom Homan, Donald Trump tente de redorer l’image de l’agence fédérale responsable des meurtres très médiatisés de Renee Good et d’Alex Pretti. (Homan lui-même a accepté un sac contenant 50 000 dollars en échange de la promesse de distribuer des contrats gouvernementaux dans le cadre d’une opération d’infiltration du FBI en 2024, illustrant parfaitement comment la persécution des immigrant·e·s sert de couverture à la corruption du gouvernement et aux complexe militaro-industriel). Pourtant, même après le retrait de milliers d’agents de l’ICE des « Villes Jumelles », plus de 400 d’entre eux sont encore présents sur place – un nombre sans précédent avant l’arrivée massive des mercenaires fédéraux dans la ville il y a deux mois de cela. Heureusement, les gens n’ont pas fini de lutter contre l’ICE.
Ici, un·e anarchiste de Minneapolis qui a participé à l’action de blocage décrit ce que s’est passé.
Récit
C’était une matinée froide et ensoleillée lorsque je suis arrivé·e au parking nord situé à l’extérieur de Whipple. Une quarantaine de personnes étaient déjà présentes sur les lieux. J’étais nerveux·se. Nous étions dangereusement peu nombreuses et nombreux. Nous savions que cette action serait moins importante que les précédentes, mais je me sentais exposé·e. Le vent nous fouettait à l’ombre du centre de rétention en bêton de sept étages. Allions-nous être massacré·e·s ?
Nous avons attendu quelques minutes. Les gens se sont embrassés et se sont regroupés par affinités, chuchotant des mots d’encouragement. Onze autres camarades sont arrivé·e·s au compte-gouttes. J’ai compté chacune et chacun d’entre nous à plusieurs reprises. Deux voitures du shérif du comté de Hennepin nous surveillaient depuis l’autre côté du parking. Nous étions à peine plus de cinquante personnes.
Une camionnette a fait une embardée sur le parking nord et s’est arrêtée dans un crissement de pneu. La première équipe d’intervention en est sortie, déjà équipée de masques à gaz, et a commencé à jeter des boucliers en plastiques peints à la va-vite à l’arrière de la camionnette. Tout le monde s’est précipité pour vider la camionnette, enfiler des masques et des lunettes de protection et s’emparer des boucliers. Les shérifs sont sortis de leurs voitures et ont appelé des renforts en criant dans leurs radios. Une voiture de police qui se dirigeait vers le sud en direction de Whipple a brusquement fait demi-tour et a franchi le terre-plein central pour nous couper la route.
Nous avions à peine quitté le parking qu’un shérif corpulent et moustachu a aspergé de bombe lacrymogène la personne se trouvant à ma gauche. Cette dernière a tressailli et est tombée en arrière, mais elle n’a pas crié. Les medics ont commencé à lui rincer les yeux. Nous avons continué à avancer.
Une ligne de shérifs nous a bloqué la route avant que nous atteignions le point de blocage que nous nous étions fixé. Certains d’entre eux portaient des uniformes normaux, d’autres étaient vêtus d’un équipement tactique complet, ressemblant presque exactement aux agents fédéraux qui gardaient cette même zone dans un passé encore récent. L’un d’eux nous a menacé avec une bombe de spray anti-ours (type de bombe lacrymogène en spray ou en gel ayant une longue portée). J’ai tripoté mes lunettes de protection, essayant frénétiquement d’empêcher ces maudites dernières de s’embuer dans le froid.
« SI VOUS AVEZ UN BOUCLIER, POSEZ-LE IMMÉDIATEMENT PAR TERRE ! » nous a hurlé un shérif. Il a répété la même phrase à deux reprises, puis une troisième fois.
« Pas aujourd’hui connard », a répondu quelqu’un à ma droite. « Ta famille est fière de toi, espèce de porc ? »
Les flics se sont précipités vers nous. Ils ont aspergé quelqu’un de gaz lacrymogène. Ils ont commencé à saisir les boucliers et à les arracher des mains des gens. Je me tenais en première ligne. Un shérif a posé ses deux mains sur le bouclier de quelqu’un pour le lui arracher et iels se sont battu·e·s. La personne a fini par lâcher le bouclier, le shérif a basculé en arrière et est tombé sur le dos.
Quelqu’un a commencé à crier des instructions pour que tout le monde recule. La plupart d’entre nous l’ont fait. Les shérifs ont plaqué au sol deux personnes courageuses qui avaient été plus lentes à battre en retraite. Trois ou quatre agents se sont alors jetés sur chacune d’elles. Le casque de l’une d’elles a volé et elle a eu du mal à se relever. Un shérif s’est de nouveau jeté sur elle pour l’immobiliser, lui cognant la tête sur le trottoir dans un craquement audible.
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Une personne munie d’un mégaphone s’est avancée dans la rue, tentant une deuxième fois d’occuper la route. Elle a commencé à entonner un slogan : « À qui appartiennent les rues ? À nous ! » Les flics l’ont immédiatement plaquée au sol. Le reste d’entre nous a suivi le mouvement, essayant à notre tour de reprendre la rue pour former un mur de protection. Deux shérifs ont pris en sandwich la personne se trouvant devant moi et ont essayer de la tirer vers l’avant pour l’extraire du groupe. Les gens dans notre camp ont attrapé la personne par son sac à dos et ont essayé de la tirer en arrière. Les shérifs nous ont attaqué avec un autre jet de spray anti-ours et nous n’avons pas pu sauver la personne en question. Quelqu’un d’autre à l’avant de l’action tenait la ligne du mieux qu’elle ou il pouvait, poussant les agents avec son bouclier dans un mouvement de va-et-vient. Un shérif a essayé de l’attraper par les bras, mais un·e camarade se trouvant derrière la ou le manifestant·e au bouclier s’est accroupi·e et l’a enlacé par la taille, la ou le tirant vers l’arrière. Cette personne a réussi à échapper à la tentative d’arrestation.
À la fin de l’échauffourée, les autorités avaient arrêté dix d’entre nous. Il ne restait plus que quarante manifestant·e·s dans la rue. Le nombre de policiers qui nous faisaient face avait également diminué, car beaucoup d’entre eux étaient occupés à finaliser les arrestations de nos camarades et à les faire monter dans un fourgon. Nous avons reculé à nouveau et avons formé un mur de boucliers, dont le nombre avait désormais considérablement diminué. Quelqu’un a attrapé une palette et un panneau stop cassé sur le bord de la route et les a jetés dans la rue devant nous.
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Ce n’est qu’après les arrestations que les shérifs ont émis un ordre de dispersion.
Les dix minutes qui suivirent m’ont semblé durer des heures. Désormais, les shérifs gardaient leurs distances. Je pense qu’ils appelaient des renforts. Quatre véhicules bloquaient la route devant nous et deux autres bloquaient l’intersection de Minnehaha et Hiawatha derrière nous. J’avais peur que nous soyons encerclé·e·s. Nous nous sommes blotti·e·s les un·e·s contre les autres dans le vent glacial, accroupi·e·s derrière nos quelques boucliers restants. Une femme d’âge moyen a garé sa voiture derrière nous. Pendant un instant, j’ai pensé qu’elle pouvait être une membre de l’ICE. Puis elle a crié par la fenêtre côté conducteur : « Vous êtes tou·te·s si sexy et courageux·ses !!! »
À ce moment-là, notre moral était au plus bas, mais ces mots nous ont aidé·e·s à faire en sorte que ce dernier remonte.
Puis, enfin, la cavalerie est arrivée. Une deuxième équipe s’est arrêtée à bord dans un camion à plateau. Les gens se sont rassemblés à l’arrière du camion, ont arraché une bâche verte et ont sorti des seaux remplis de charnières, de clous et de morceaux de ferraille. Nous les avons déversés sur la barricade. Nous avons également sorti trois pièges « antichars » : des crics soudés d’environ 1,20m de haut qui ressemblaient aux barricades des plages de Normandie, et nous les avons positionnés pour bloquer la route. Empilées sous tout ce bazar, nous avons récupéré deux banderoles renforcées de 2,40m x 1,20m en acier ondulé. « J’aurais aimé qu’on ait eu ce truc avec nous il y a 20 minutes », ai-je grommelé.
Nous avons tenu la route pendant encore une demi-heure. Les shérifs ne se sont plus approchés de nous. Surpris par la barricade, ils communiquaient sans cesse par radio. À 10h24, j’ai reçu un SMS sur mon téléphone jetable m’informant que la marche de l’autre côté de Whipple ne bloquait plus la rue. Cela signifiait que l’ICE avait un point de sortie au niveau de la porte numéro 3 et qu’ils n’étaient plus piégés à l’intérieur du bâtiment fédéral. C’était le signal pour nous de partir. Nous avons appelé notre équipe d’exfiltration.
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Ironiquement, la facilité avec laquelle nous avons réussi à nous échapper semblait avoir déstabilisé les shérifs plus que tout ce que nous avions fait lors de notre action de blocage. Huit voitures se sont arrêtées derrière nous et nous nous sommes entassé·e·s à l’intérieur de ces dernières, abandonnant la barricade et filant vers Hiawatha.
Une voiture a été suivie par un SUV de l’ICE alors qu’elle quittait les lieux. La conductrice ou le conducteur les a entraînés dans une course-poursuite à travers le sud de Minneapolis jusqu’à Powderhorn Park, où iel a utilisé un fil de discussion d’un réseau d’intervention rapide local pour appeler des renforts. Des dizaines de voisin·e·s se sont rendu·e·s au parc et ont filmé la scène avec leurs téléphones. Le véhicule de l’ICE a fait demi-tour et à quitter la zone.
J’étais effrayé·e et stressé·e pendant la majeure partie de l’action du 1er mars, mais je l’ai quand même faite. Beaucoup de choses ont mal tourné pendant la planification et l’exécution de cette action. Nous avons subi une perte de 20% de nos effectifs à cause des arrestations, et certaines des personnes arrêtées ont été accusées de délits mineurs. Nous n’avons jamais eu les effectifs nécessaires pour accomplir correctement notre tâche, mais nous avons quand même réussi à bloquer la route pendant 52 minutes. De toutes les manifestations organisées au bâtiment Whipple au cours de ces trois derniers mois, celle-ci était de loin la plus petite. C’était aussi la première et unique fois où nous avons réussi à entièrement bloquer l’accès au siège de l’ICE pendant un certain temps.
Ce qui s’est passé le 1er mars marque une nouvelle phase dans la lutte contre l’ICE dans les « Villes Jumelles ». Nous sommes clairement passé·e·s de l’autre côté du pic d’activité du mouvement qui a atteint son apogée en janvier. La soi-disant « réduction des effectifs » – qui laisse encore 407 agents de l’ICE dans nos rues – visait à démobiliser notre mouvement, et à cet égard, cette stratégie a en partie réussi. Les milliers de personnes qui ont combattus les agents fédéraux dans les rues en janvier sont épuisées.
Pourtant, nous devons continuer de les combattre.
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« Nous ne sommes pas nombreuses et nombreux, peut-être plus que vous ne l’imaginez, mais nous sommes toutes et tous déterminé·e·s à nous battre jusqu’au bout. »
– Plain Words, 1919
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