Dans l’analyse suivante, des participant·e·s à la résistance contre l’assaut mené par les services de l’immigration et des douanes (ICE) dans les « Villes Jumelles » retracent l’évolution du mouvement de 2025 à nos jours, explorant les raisons pour lesquelles il a pris de l’ampleur malgré une répression croissante.
L’afflux des mercenaires fédéraux dans les « Villes Jumelles » n’est pas terminé. Même s’il est vrai, comme l’affirme les autorités fédérales, qu’il reste moins de 500 agents fédéraux (sans compter les agents chargés des enquêtes en lien avec la sécurité intérieure), cela représente tout de même plusieurs fois le nombre d’agents de l’ICE qui étaient déployés dans les « Villes Jumelles » avant 2026. L’une des stratégies classiques du fascisme consiste à intensifier la violence au maximum, puis à renoncer aux mesures les plus extrêmes afin d’habituer la population à un statu quo plus répressif.
Néanmoins, l’objectif initial de l’administration était de normaliser l’envoi de milliers de mercenaires pour terroriser des villes entières et les soumettre. À cet égard, les habitant·e·s des « Villes Jumelles » ont remporté une victoire, sapant la légitimité perçue des forces fédérales et les forçant à changer de tactique.
Les habitant·e·s des « Villes Jumelles » n’ont pas renversé la tendance contre l’occupation par la force des armes, mais en créant une mobilisation plus forte que celle de l’ICE. Cela ne signifie toutefois pas que la lutte physique contre les occupants n’a joué aucun rôle dans l’issue actuelle du conflit.
Une mobilisation massive de l’ensemble de la société a contraint le gouvernement fédéral à progressivement battre en retraite. Plus de 30 000 personnes ont participé d’une manière ou d’une autre aux réseaux d’intervention rapide, en utilisant un large éventail de tactiques. Plusieurs milliers d’entre elles ont consacré leur vie à la résistance et ont patrouillé les rues tous les jours pendant plus de deux mois. Plusieurs milliers d’autres ont participé à des réseaux clandestins d’entraide pour apporter de la nourriture, des fournitures et fournir une aide financière aux familles sans papiers contraintes de se cacher afin que ces dernières puissent payer leurs loyers. Un adulte sur quatre dans le Minnesota a participé d’une manière ou d’une autre à la grève générale du 23 janvier, et on estime que 8% de tou·te·s les habitant·e·s du Minnesota ont refusé de travailler ce jour-là. Des pancartes indiquant « Tout le monde est la/le bienvenu·e sauf l’ICE » sont apparues dans les vitrines de pratiquement tous les commerces des quartiers sud de Minneapolis.
L’ampleur de la résistance à inciter Stephen Miller à souligner que :
« Il suffit de lire leurs propres mots, d’écouter leurs propres paroles et de juger leur propre conduite pour comprendre qu’il s’agit clairement d’une insurrection contre le gouvernement fédéral. »
Le 24 janvier 2026. Les gens réagissent au meurtre d’Alex Pretti.
Lors des négociations à Hanoï une semaine avant la chute de Saigon en 1975, un général américain aurait déclaré à un commandant nord-vietnamien : « Vous savez, vous ne nous avez jamais battus sur le champ de bataille. »
Le commandant nord-vietnamien répondit : « C’est peut-être vrai, mais cela n’a aucune importance. »
Aujourd’hui, les « Villes Jumelles » pourraient offrir la même réplique à notre ennemi. Les insurrections gagnent en épuisant continuellement un adversaire plus puissant. Nous gagnons par notre capacité à ne pas perdre.
Si la grande majorité des patrouilleurs utilisaient les klaxons de leurs voitures, les appareils photo et vidéo de leurs téléphones portables et des sifflets comme armes, il serrait incorrect de qualifier la résistance de strictement non violente. Un nombre inconnu de personnes courageuses se sont interposées entre l’ICE et nos voisin·e·s vulnérables. Selon le « tsar des frontières » Tom Homan, rien qu’en janvier, près de 160 personnes ont été arrêtées pour avoir entravé ou agressé des agents fédéraux. Au cours de ce mois, l’ICE et la police des frontières (Border Patrol) ont tiré sur une personne chaque semaine, tuant Renee Good et Alex Pretti et blessant Julio Sosa-Celis. Sans se laisser décourager, les gens se sont révoltés et leur nombre n’a fait que croître après chaque fusillade : le 7 janvier en combattant les agents fédéraux au collège Roosevelt, en prenant d’assaut les portes d’un tribunal fédéral et en dressant des barricades sur le lieu du meurtre de Renee ; le 14 janvier, en chassant les agents fédéraux des quartiers nord de Minneapolis et en pillant trois de leurs voitures ; et le 24 janvier, en érigeant des barricades à Whittier et en repoussant à la fois l’ICE et la police locale, les contraignants à battre en retraite et à quitter la zone.
Des accrochages quotidiens sur les lieux des enlèvements, aux émeutes qui ont embrasé des quartiers entiers, ces affrontements ont joué un rôle crucial dans le développement de la résistance. Sans ces incidents, les discussions quotidiennes sur les fils de discussion des réseaux d’intervention rapide, les groupes de quartier hyperlocaux, les manifestations bruyantes tard dans la nuit devant les hôtels et même les arrêts de travail massifs n’auraient peut-être pas pu se transformer en un mouvement capable de faire fléchir la détermination du gouvernement fédéral. Les raisons en sont sociales et non militaires.
Plutôt que de considérer ces moments comme des occurrences aléatoires de turbulences stochastiques, des activités parallèles qui ont ponctué le travail d’organisation en profondeur par des titres sensationnels dans les journaux, nous considérons chaque confrontation avec les forces ennemies comme faisant partie d’un processus d’intensification continu. Chaque escalade de la part de l’ICE entraînait notre propre escalade dans une boucle de rétroaction. Chaque fois que les gens ripostaient, cela ouvrait un nouvel éventail de possibilités et nous franchissons un portail vers une nouvelle phase de résistance.
Chaque affrontement avec l’ICE a fait avancer le mouvement de trois manières :
- en créant une dynamique et en mobilisant de nouvelles et nouveaux participant·e·s,
- en augmentant la « température », et
- en forçant l’État à changer de tactique.
Pour montrer comment cela s’est produit, nous allons brièvement passer en revue l’évolution du mouvement depuis ses origines.
Le 24 janvier 2026. Les gens réagissent au meurtre d’Alex Pretti.
Dans les « Villes Jumelles », la première confrontation importante avec l’ICE a eu lieu le 3 juin 2025 à la Taqueria Las Cuatro Milpas. Le lendemain, des personnes ont affronté les agents de l’ICE alors qu’ils menaient des raids à Chicago et à Grand Rapids. Deux jours plus tard, des affrontements ont éclaté à Los Angeles et ont rapidement débouché sur le premier soulèvement du second mandat de Trump.
Puis, alors que Trump déployait la Garde nationale à Los Angeles et visait Chicago et d’autres villes en y envoyant de nombreux agents fédéraux, l’administration a décidé ne pas immédiatement intensifier les activités de l’ICE dans les « Villes Jumelles ».
Les premiers signes annonçant l’opération Metro Surge sont apparus il y a trois mois, ce qui semble être une éternité pour tout le monde ici. Nous avons reçu le premier signe avant-coureur le 18 novembre, lorsque l’ICE a tenté de faire une descente dans l’usine de papier Bro-Tex à Saint Paul. Ils ont enlevé deux travailleurs, aspergé les curieuses et curieux avec leur bombe lacrymo et repoussé les manifestant·e·s hors de la rue alors qu’une foule s’était spontanément formée et tentait de bloquer leurs véhicules. Alors que les mercenaires s’enfuyaient, quelqu’un a brisé la vitre arrière d’un van de l’ICE.
La nouvelle du raid et la réaction qu’il a suscitée se sont répandues comme une traînée de poudre. Tant parmi les militant·e·s de gauche que dans les communautés d’immigré·e·s aux sens large, les prémices de ce qui allait devenir plus tard les réseaux d’intervention rapide ont commencé à prendre forme dans des groupes Signal et WhatsApp.
Une semaine plus tard, le 25 novembre, une autre descente de l’ICE a eu lieu, cette fois dans l’est de Saint Paul, dans le quartier de Payne-Phalen. Ils ont emmené deux autres personnes. Cette fois-ci, la nouvelle s’est répandue dans toutes la ville et une foule beaucoup plus importante – plus d’une centaine de personnes – s’est rassemblée pour les arrêter. L’énergie dégagée par les affrontements moins importants de la semaine précédente avait préparé la population. Cette fois-ci, certaines personnes sont venues équipées de masques à gaz et de casques. Les agents fédéraux ont intensifié leurs tactiques répressives, tirant des balles de poivre et des balles en caoutchouc avec leurs fusils. Un·e manifestant·e a été blessé·e par des agents qui lui ont fracassé la tête contre le trottoir.
Tout comme lors du mois de juin dernier, les agents du département de la Sécurité intérieure (Department of Homeland Security, DHS) ont tenté d’affirmer après coup que la descente n’avait aucun lien avec l’immigration, mais personne ne les a cru. Comme nous le verrons plus tard, il s’agit vraisemblablement d’une tactique de désinformation visant à « calmer le jeu », une priorité partagée par les républicains et les démocrates.
Le 25 novembre 2025. Les prémices d’une réponse proportionnée.
Une semaine plus tard, l’ICE a envahi les « Villes Jumelles ». Les informations diffusées dans les médias indiquaient qu’ils ciblaient les immigrant·e·s somalien·ne·s. Une vague de peur s’est répandue au sein de toutes les communautés d’immigrant·e·s. Certaines personnes ont cessé de se rendre sur leur lieu de travail. Ils ont enlevé douze personnes au cours des premiers jours du mois de décembre, avant que le département de la Sécurité intérieure n’annonce officiellement le début de l’opération Metro Surge le 4 décembre 2025. Peu de temps après, plus de 300 agents de l’ICE occupaient nos rues. Des rumeurs ont commencé à circuler au sujet de descentes de police dans les banlieues. Les organisatrices et organisateurs de manifestation ont commencé à convoquer des réunions en face à face afin de mettre en place des groupes de défense de quartier. Une organisation appelée Monarca a commencé à organiser des formations d’observateurs juridiques pour les personnes qui souhaitaient patrouiller. Les premier·ère·s patrouilleuses et patrouilleurs ont pris l’habitude de se qualifier par euphémisme de « banlieusard·e·s ».
Au cours des deux premières semaines de l’occupation, une situation d’attente s’est installée. Les agents de l’ICE sortaient de leurs voitures par deux et arrêtaient quelqu’un. Parfois, si nous avions de la chance, une foule se formait. Les gens sortaient leurs téléphones, sifflaient et les insultaient. Les agents aspergeaient quelqu’un avec leur bombe lacrymo et partaient avec leur victime.
Les rares fois où nous avons pu empêcher les enlèvements grâce à notre nombre, nous l’avons fait. Par exemple, lorsque l’ICE a fait une descente sur un chantier de construction à Chanhassen par des températures dangereusement basses et que deux ouvriers ont souffert d’engelures après avoir été piégés sur un toit pendant qu’une foule d’individus faisait face aux agents fédéraux dans la rue. Mais dans l’ensemble, la plupart d’entre nous sommes resté·e·s des observatrices et observateurs relativement passives et passifs pendant cette période. La plupart des enlèvements effectués ont donc abouti.
Le 15 décembre, les choses ont commencé à changer. Deux agents de l’ICE ont tenté de kidnapper une femme enceinte à l’angle de la 29ème rue et de Pillsbury. L’agent Brenden Cuni l’a plaquée au sol et lui a enfoncé son genou dans le dos. C’était également la première fois que nous identifions formellement un agent de l’ICE après l’avoir vu sur le terrain. Les gens ont commencé à lancer de tous les côtés des boules de neige et de gros morceaux de glace sur les agents fédéraux.
Alors que la température atmosphérique baissait au cours de la seconde moitié du mois de décembre, la température politique, quant à elle, grimpait en flèche. Il était devenu courant de voir l’ICE brutaliser des gens. Le 22 décembre, ils ont utilisé pour la première fois des balles réelles contre nous, lorsqu’ils ont tiré sur un homme à Saint Paul après avoir percuté sa voiture. Des informations ont également circulé selon lesquelles l’ICE aurait tiré sur les pneus du véhicule d’un·e observatrice ou observateur. Un·e autre a été arrêté·e dans un parking près du bâtiment fédéral Whipple et accusé·e de « harcèlement ». Ils ont commencé à freiner brusquement devant les conductrices et conducteurs qui les suivaient de trop près ou à nous bloquer dans les rues avec leurs véhicules. Ils ont commencé à tenter de procéder à des enlèvements de manière plus rapide et plus violente. Leur violence est devenue plus théâtrale. L’occupation a créé un nouveau statu quo.
Avant le 6 janvier 2026, nous avons connus quelques jours étrangement calmes et il semblait que le nombre d’enlèvements à Minneapolis allait enfin diminuer. Puis le DHS a annoncé l’arrivée de 2 000 agents supplémentaires de l’ICE et de la police des frontières. Du jour au lendemain, les rues ont été envahies par ces agents. Alors qu’auparavant, il fallait une voiture pour se déplacer sur les lieux où intervenaient les agents de l’ICE, leur nombre était désormais si important que les patrouilles à pied autour de certains points chauds sont devenues tout aussi efficaces. Les enlèvements sont devenus de plus en plus arbitraires. Nous avons vu des agents attraper des gens à des arrêts de bus et utiliser des logiciels de reconnaissance faciale sur des personnes choisies au hasard dans la rue. Le jour même où cette vague a commencé, l’ICE a arrêté et déporté Victor Manuel Diaz, un résident de Minneapolis, à Fort Bliss, au Texas, où il est mort – ou a été assassiné – une semaine plus tard seulement.
Le 7 janvier 2026. Les gens réagissent au meurtre de Renee Good.
Un jour après le début de cette vague d’attaques, le 7 janvier, l’agent de l’ICE Jonathan Ross a assassiné Renee Good. Des dizaines d’agents fédéraux se sont rassemblés sur le lieu du meurtre pour menacer la foule de manifestant·e·s. Compte tenu de ce que les agents venaient de faire, la réaction immédiate de la foule a été modérée et mesurée. Les gens ont bloqué la rue et ont scandé des slogans contre les complices du meurtre. Sans avoir été provoqués, les agents « Bor-Tac » de la police des frontières Michael Sveum et Edgar Vazquez ont ouvert le feu avec des armes chimiques, déclenchant des échauffourées à l’angle de la 34ème rue et de Portland.
Deux heures plus tard, une bagarre a éclaté au collège Roosevelt, où des personnes ont réussi à empêcher les agents de l’ICE d’enlever un travailleur immigrant en les encerclant devant le bâtiment. Cette nuit-là, les habitant·e·s ont barricadé Portland Avenue. Dix mille personnes se sont rassemblées pour veiller Renee Good.
Après le meurtre de Renee Good, un nouveau statu quo est apparu. L’ICE a intensifié sa terreur à un niveau sans précédent. Il est devenu courant pour eux de briser les vitres des voitures des manifestant·e·s. Ils ont arrêté d’avantage d’observatrices et d’observateurs. Ils ont commencé à utiliser des gaz lacrymogènes lors d’affrontements mineurs, alors qu’il aurait été inhabituel pour des policiers ordinaires de les utiliser. Deux employé·e·s du magasin Target, qui étaient citoyen·ne·s américain·e·s, ont été passé·e·s à tabac et arrêté·e·s pour avoir filmé des agents fédéraux. L’ICE a relâché des personnes arrêtées au beau milieu de la nuit, par des températures négatives, dans des parcs publics. Des théories du complot libérales ont gagné en popularité, affirmant que Trump essayer d’utiliser cette forme de violence pour nous provoquer et nous pousser à réagir. Les discussions sur les réseaux sociaux ont rapidement pris de l’ampleur.
Le 11 janvier, Greg Bovino a ostensiblement conduit un convoi de la police des frontières le long de University Avenue, harcelant les gens dans les zones très fréquentées. À une station-service Speedway de Saint Paul, ils ont tabassé et étranglé Orbin Mauricio Enriquez Serrano jusqu’à ce qu’il perde connaissance, puis ont frappé et plaqué au sol des observatrices et des observateurs alors qu’ils emportaient son corps. Deux jours plus tard, une centaine de personnes se sont rassemblées pour affronter l’ICE alors qu’ils effectuaient une descente dans une maison dans le quartier de Powderhorn ; l’ICE a utilisé des gaz lacrymogènes contre les manifestant·e·s présent·e·s sur place. Plus tard, dans la nuit du 13 janvier, des affrontements ont éclaté au bâtiment Whipple lorsque des manifestant·e·s et des agents du DHS ont échangé des feux d’artifice contre des gaz CS (gaz lacrymogènes) et des grenades assourdissantes.
Nous avons assisté à un tournant décisif le 14 janvier, lorsqu’un agent de l’ICE a tiré sur Julio Sosa-Celis à travers la porte d’entrée de son domicile dans le nord de Minneapolis. Des centaines de jeunes issu·e·s des communautés noires et latino-américaines du quartier populaire de Northside sont descendu·e·s dans la rue et ont affronté les agents fédéraux aux côtés de militant·e·s. Pendant trois heures, les agents de police de la ville de Minneapolis ont prêté main forte à l’ICE qui tirait des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc sur la foule. Les manifestant·e·s ont riposté en lançant des bouteilles, des pierres, des pétards et des feux d’artifice.
Les agents de l’ICE ont été les premiers à se replier, abandonnant au moins trois véhicules sur place. La police de Minneapolis a pris la fuite peu après. Les jeunes du Northside ont tagué et saccagé leurs voitures, volé un coffre-fort contenant des armes à feu retrouvé dans l’un des coffres des véhicules et transformé les lieux des affrontements en une fête de quartier très animée. Des témoins ont diffusé en direct des images montrant des personnes fouillant les véhicules de l’ICE, récupérant des documents sensibles et des « pièces de défi », pièces généralement distribuées aux mercenaires en guise de récompense pour leurs actions violentes menées à l’encontre des communautés. Les agents fédéraux ne sont revenus sur les lieux que plusieurs heures plus tard.
Pour beaucoup d’habitant·e·s dans les « Villes Jumelles », le 14 janvier a marqué un véritable tournant. Il a représenté le réveil d’un géant endormi : la même force sociale qui avait donné naissance à la rébellion suite à la mort de George Floyd s’est levée pour marquer de son empreinte indélébile la lutte contre l’ICE.
Le 14 janvier 2026. Les gens réagissent après que l’ICE a tiré sur Julio Sosa-Celis.
Le 14 janvier 2026. Les gens réagissent après que l’ICE a tiré sur Julio Sosa-Celis.
La situation a atteint son paroxysme le 23 janvier, lorsque 300 000 personnes se sont mises en grève pour protester contre l’occupation de l’ICE.
Le lendemain, six agents des douanes et de la protection des frontières (US Customs and Border Protection, CBP) ont assassiné Alex Pretti de sang-froid, en plein jour. Un appel a été lancé pour trouver des observatrices et des observateurs. Parmi toutes les émeutes que nous avons connues, les combats de rue à Whittier se sont distingués par la rapidité avec laquelle ils sont apparus. Le plus impressionnant, c’est que sans aucune planification, tou·te·s les participant·e·s savaient immédiatement quoi faire. Des barricades ont été érigées sur Nicollet, Blaisdell et la 26ème rue. Les gens ont incendié des bennes à ordures. Les palettes d’un entrepôt ont toutes été réutilisées pour construire et renforcer les barricades. Les agents fédéraux ont tiré une quantité impressionnante de gaz lacrymogène pour couvrir leur retraite avant de s’enfuir sur l’autoroute 35W.
Trois jours plus tard, Greg Bovino avait été relevé de ses fonctions et le gouvernement de l’État cherchait à conclure un accord avec les autorités fédérales en vue d’établir une certaine forme de détente. Le même jour, le gouverneur Tim Walz a déclaré :
« La politique de la Maison Blanche est qu’elle ne peut pas se permettre de voir des gaz lacrymogènes dans les rues et elle ne peut certainement pas se permettre de voir un autre incident comme celui que nous avons vu samedi matin. »
Le 24 janvier 2026. Les gens réagissent au meurtre d’Alex Pretti.
Aujourd’hui, près de quatre semaines se sont écoulées depuis le meurtre d’Alex et les événements de Whittier. Le tsar des frontières Tom Homan aurait retiré 700 agents des rues des « Villes Jumelles » après ces événements, bien que lui-même et les autres représentants du gouvernement fédéral ne nous aient donné aucune raison de les croire sur parole.
Plutôt qu’un retrait, nous assistons simplement à un changement de stratégie. Le gouvernement de l’État a donné à l’ICE l’accès à toutes les prisons du comté. Aujourd’hui, l’ICE est peut-être moins visible et terrorise peut-être davantage les banlieues que les centres-villes, mais elle est toujours là : son parc automobile est toujours rempli à Whipple et elle continue de kidnapper des gens tous les jours. Dans les « Villes Jumelles », la « réduction » du nombre de forces fédérales dans les rues est d’avantage une opération médiatique visant à apaiser et pacifier une certaine audience qu’une réalité sur le terrain. Les organisatrices locales et les organisateurs locaux appellent à une semaine d’action du 25 février au 1er mars afin de maintenir la pression à un moment où le régime tente de la relâcher.
Nous pouvons tirer trois conclusions provisoires de cette séquence d’événements :
L’introduction de tactiques militantes n’a pas diminué le soutien populaire à la résistance. Au contraire, l’infrastructure des groupes d’intervention rapide a continué à se développer et à s’étendre à chaque phase de lutte. Il y avait 3 000 participant·e·s en décembre ; à la mi-février, iels étaient environ 30 000. L’État n’a pas réussi à convaincre le public d’accepter une dichotomie entre les « bons manifestants » et les « mauvais manifestants ». Le mouvement reste encore extrêmement populaire.
« Troubler l’ordre public » est en soi un moyen de pression pour le mouvement. Ce qui a contraint le gouvernement fédéral à battre en retraite, ce n’est pas seulement la surveillance directe et la confrontation des agents de l’ICE par les patrouilleuses et patrouilleurs, mais aussi la menace générale pour l’ordre public que représente un mouvement de milliers de personnes en communication constante et en temps réel, qui débouche parfois sur des rébellions de quartier, comme celles qui ont eu lieu à Northside et Whittier en réponse à la fusillade du 14 janvier et au meurtre d’Alex Pretti le 24 janvier. Lorsqu’ils ont entamé les négociations, Walz et Trump ont tous les deux convenus qu’il était crucial de « faire baisser la température ». Dans la mesure où cette priorité unifie les fascistes au sein du parti républicain et la fausse opposition représentée par l’establishment démocrate, elle montre comment un mouvement social populaire pourrait poursuivre ses propres intérêts d’une manière qui ne peut être cooptée par aucune des forces dominantes au sein du gouvernement.
Les vieux mécanismes de répression ne fonctionnent plus. C’est pourquoi l’État a recours à la force brute. Les pouvoirs en place ne sont plus intéressés par la pratique d’une contre-insurrection visant à gagner les cœurs et les esprits. Ils tentent de gouverner uniquement par la terreur. Historiquement, cela est l’indicateur d’un État faible, qui n’a plus aucune légitimité aux yeux de celles et de ceux qu’il gouverne.
En d’autres termes, un gouvernement en sursis.
Le 24 janvier 2026. Les gens réagissent au meurtre d’Alex Pretti.
« Désormais, les démagogues, les opportunistes et les magiciens ont une tâche difficile. L’action qui les a plongés dans une lutte au corps à corps confère aux masses un goût vorace pour le concret. »
– Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre