Cinq ans de coup d’État : les anarchistes birmans dans et hors de la révolution

:

Une interview

Localizations:

cdn.crimethinc.com/assets/articles/2026/02/10/header.jpg

Ce texte est un entretien avec Htet Khine Soe, un militant actif en Birmanie1 depuis plus de 20 ans qui est parti s’installer à Mae Sot en Thaïlande à la fin de 2021. L’entretien a été fait par Ban Ge, un anarchiste chinois qui a fait plusieurs allers-retours à Mae Sot et s’est rapproché des activistes Birmans après le coup d’État.

Préface

En février 2026, cela fait cinq ans qu’a eu lieu le coup d’État militaire en Birmanie. À Yangon, la vie semble timidement avoir repris son cours. Épuisé.es par un soulèvement éternellement prolongé, sans chemin clair vers la victoire, nombre de celle.eux qui avait quitté leur travail pour rejoindre le mouvement de désobéissance civile sont petit à petit retourné dans le système qu’iels avaient abandonné.

Pendant ce temps, dans les campagnes et régions frontalières contrôlées par la résistance armée, la « Révolution du printemps » s’est durablement enlisée dans la guerre civile. Les frappes de drones et les bombardements de la junte sont devenus quotidiens, aux dépens des civils.

Dans ces conditions, la junte organise des élections générales qualifiées de « trop longtemps ajournées » – que la plupart des observateurs décrivent comme des élections fantoches. Avec des partis d’opposition dissous ou réprimés, peu doutent de la victoire du Parti de l’Union, de la Solidarité et du Développement (PUSD), adossé à l’armée.

Rapidement après le coup d’État de 2021, le Mouvement de Désobéissance Civile (MDC)2 et les manifestations pacifiques furent reçues avec une brutale répression militaire. Certains activistes s’enfuirent dans les jungles, où iels s’entraînèrent avec des organisations armées issues des peuples minoritaires, qui ont une longue histoire de lutte contre les militaires.3 Ainsi iels formèrent les Forces de Défense du Peuple (FDP) et commencèrent la résistance armée. D’autre s’exilèrent un peu partout dans le monde. Mae Sot, la ville thaïlandaise frontalière de la Birmanie, devint la première destination pour de nombreux.se exilé.es et combattant.es blessé.es.

En février 2023, pendant les événements marquants le deuxième anniversaire du coup d’État, j’ai rencontré Htet Khine Soe (Ko Htet), un activiste anarchiste birman, et j’ai décidé de le suivre à Mae Sot. Nous avons pris pendant 8 heures un bus depuis Chiang Mai, traversant les montagnes de la province thaïlandaise de Tak avant d’atteindre la frontière. Sur le chemin, je lui ai parlé des espaces d’auto-organisation anarchiste et des réseaux de résistance en Chine. En retour, il m’a raconté des histoires de la révolution : grèves éclair, actions de guérilla urbaine, assassinats, évasion, et exil.

Pendant la première année suivant le coup d’État, Ko Htet a aidé à organiser le comité de grève générale et des grèves éclair, et fut finalement impliqué dans des actions de guérilla urbaine. Après qu’un de ses proches camarades fut arrêté, son nom est apparu dans la liste des personnes recherchées diffusée par des médias du régime, le forçant à fuir Yangon.

En décembre, il est arrivé à Lay Kay Kaw, une ville dans l’État de Karen, connue alors comme une « zone libérée » pour les jeunes exilé.es. Avec des camps d’entraînement des FDP dans les jungles alentours, la ville est devenue une plaque tournante de la circulation d’armes et de munitions, qui se retrouvaient ensuite dans des villes comme Yangon et Mandalay pour approvisionner les groupes de guérilla urbaine.

Cela a également fait de Lay Kay Kaw une cible militaire. Le 15 décembre, cinq jours après l’arrivée de Ko Htet, l’armée lança des frappes aériennes sur ce qui était précédemment appelé une « ville de paix ». Il passa alors la rivière pour fuir en Thaïlande avec de nombreux autres jeunes déplacé.es.

Sa femme, Su Yi, également une activiste, arriva plus tard à Mae Sot avec leurs deux enfants pour le rejoindre. La famille obtint ses « cartes d’apatrides » et s’est finalement installée. Leur maison devint petit à petit un lieu de rassemblement pour le milieu révolutionnaire en exil. Après le 7 octobre, leurs enfants – un garçon et une fille en âge d’aller à l’école primaire –, disaient aux visiteurs qui amenaient avec eux du Coca : « Ne buvez pas du Coca – pour la Palestine. »

En 2025, Ko Htet et Su Yi ont ouvert un magasin de t-shirts à Mae Sot qu’il appelèrent All Colours Are Beautiful – un jeu de mot avec le slogan All Cops Are Bastards (ACAB). Au-dessus du magasin se trouve leur atelier de sérigraphie, où ils fabriquent beaucoup des vêtements qu’ils vendent. L’un des motifs les plus populaires est en anglais et dit : No One Is Illegal. Dans une ville ou une grande partie de la population vit dans des situations variées de précarité en lien avec leur statut, porter ce t-shirt en public est particulièrement provocateur. Récemment, Ko Htet m’a envoyé une photo d’une carte d’enregistrement de centre de détention pour migrants, où l’on voit un détenu birman portant ce t-shirt sur sa photo d’incarcération.

Pour le cinquième anniversaire du coup d’État, j’ai invité Ko Htet à réfléchir à la révolution depuis une perspective anarchiste : les tensions entre les anarchistes et les forces révolutionnaires plus modérées, représentées par Aung San Suu Kyi, et comment les réseaux de la gauche birmane – existant avant le coup d’État – ont continué à s’organiser et à survivre pendant l’exil.

Htet Khine Soe lors d’une grève éclair en mars 2021

1. La rue

Après le coup d’état de 2021, comment les anarchistes birmans se sont-ils mobilisés dans le mouvement anti-junte ? Et quels étaient vos principaux désaccords avec les partisan.es d’Aung San Suu Kyi ?

La veille du coup d’État, des rumeurs circulaient déjà, mais personne ne pensait que cela pourrait vraiment arriver. La constitution de 20084 garantissait déjà à l’armée une forte influence sur les institutions, notamment l’octroi automatique de 25 % des sièges au parlement. Avec ce rapport de force si favorable, il ne semblait pas nécessaire à l’armée de s’emparer du pouvoir. Pourtant, le 1er février 2021, le coup a eu lieu.

Au matin du coup d’État, j’ai discuté de comment mobiliser et prendre la rue avec des camarades de la Fédération des Syndicats Étudiants de Birmanie (FSEB) – l’une des principales organisations étudiantes de gauche – et avec des membres de notre groupe anarchiste et antifasciste. Au même moment, des membres éminents de la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND) qui n’avaient pas encore été arrêtés, ainsi que des partisan.es d’Aung San Suu Kyi, ont publiquement appelé à ne pas agir immédiatement et à attendre soixante-douze heures. Iels répandaient la croyance que l’aide internationale – et même une intervention R2P5 – arriverait bientôt, encourageant les gens à rester chez elleux plutôt que de descendre dans la rue.

Mais ce même jour, l’accès à internet a été coupé. D’un coup, les militaires comme la LND ne pouvaient plus répandre leur propagande. Le mouvement dont je faisais partie a eu du mal à mobiliser les trois premiers jours. La communication entre nous était difficile, et s’organiser dans ces conditions était très éprouvant.

Ce sont les ouvrières de l’usine de vêtements dans la bien connue zone industrielle de Hlaingthaya à Yangon qui furent les premières à prendre la rue, tandis que la FSEB, ignorant les appels à la retenue de la LND, commença à s’organiser d’elle-même. Pendant ce temps, les gens ordinaires commencèrent spontanément à faire des concerts de casseroles à leur balcon chaque soir, en signe de protestation.6

Le 6 février fut le premier et le plus gros des jours de révolte. Les ouvrières du textile de Hlaingthaya manifestèrent une nouvelle fois, tandis que l’armée bloquait rapidement les routes. Mais ce-même jour, une vague nationale de manifestations commença. Même parmi mes connaissances, des gens habituellement indifférents à la politique se joignirent aux manifestations.

À ce moment, un slogan réunissait presque tout le monde : le refus du coup d’État et la libération de Aung San Suu Kyi. J’ai même répondu à un appel de la LND en achetant des vêtements rouges pour les porter en manifestation.

Le 12 février, je fus impliqué dans l’organisation du Comité de Grève Générale (CGG) formé par le mouvement populaire pour combattre la dictature, et composé de membre de 25 groupes différents, incluant la FSEB, des syndicats de travailleurs et des partis politiques. Au cœur de ses propositions était le refus de la dictature militaire, la libération d’Aung San Suu Kyi et de tous les prisonniers politiques, et l’abolition de la constitution de 2008. À ce moment, toute mobilisation qui ne demandait pas la libération de Suu Kyi n’aurait pas reçu de soutien public. Malgré tout, nous avons toujours mis l’accent sur la libération de tous les prisonniers politiques, pas seulement d’elle.

Notre principal désaccord avec la LND concernait la constitution de 2008. Les chefs de LND et leurs soutiens espéraient utiliser la constitution comme un cadre qui permettrait d’affaiblir l’armée et de préserver l’issue des élections. Nous, nous pension que cette époque était finie et que la constitution elle-même devait être abolie. Le peuple avait besoin de s’unir pas seulement pour défendre les résultats d’une élection, mais de se débarrasser du rôle structurel de l’armée dans le système politique birman.

Il y avait des manifestations presque tous les jours. L’enthousiasme pour résister au pouvoir des militaires était très fort. Que les gens soient entièrement d’accord avec nos positions ou pas, dès qu’une foule s’assemblait, de plus en plus de gens la rejoignait. Pendant les manifestations, nous organisions des prises de paroles pour encourager la foule et expliquer pourquoi il était nécessaire de sortir de la constitution de 2008.

Le 3 mars, pendant une manifestation organisée par le Comité de Grève Générale, plus de trois cent personnes furent arrêtées. Après cela, des groupes commencèrent à fabriquer des bombes artisanales et des bombes assourdissantes pour repousser la répression policière et militaire. Au même moment, la LND et ses soutiens commencèrent à nous accuser d’utiliser la violence, et dirent que dès que les manifestations deviendraient violentes, l’image de la révolution dans la communauté internationale en pâtirait.

Sur les réseaux sociaux, les partisans de la LND ont nommé le Comité de Grève Générale de communiste ou de gauchiste. À cause de décennies de propagande d’État peignant le communisme comme une menace pour la nation, ces accusations ont facilement créé de la méfiance et de l’hostilité envers nous au sein de la population.

Le 27 mars 2021, « jour de l’antifascisme » : autodafé de la Constitution de 2008 par des groupes d’extrême gauche dans la rue à Yangon. (Photo : Mar Naw)

Le 27 mars 2021, « jour de l’antifascisme » : autodafé de la Constitution de 2008 par des groupes d’extrême gauche dans la rue à Yangon. (Photo : Mar Naw)

Après la répression sanglante déclenchée par l’armée le 27 mars, les manifestations pacifiques en ville sont devenues pratiquement impossibles, et beaucoup de gens ont fui dans les jungles pour commencer la résistance armée. Mais certain.es décidèrent de rester et de continuer la lutte dans les zones urbaines. Pourrais-tu décrire cette période ?

Le 27 mars est le jour des forces armée de Birmanie, que l’on appelle localement le jour du Tatmadaw. Ce jour-là, de nombreuses manifestations contre le coup d’État eurent lieu dans les grandes villes, comme Yangon ou Mandalay, et nous en faisions partie. L’armée a répondu avec la force brute, tuant des centaines de manifestant.es à travers le pays.

Cette date a une grande importance historique. Le 27 mars était connu comme le jour de la résistance antifasciste (ဖက်ဆစ်တော်လှန်ရေးနေ့) et n’a été renommé jour du Tatmadaw qu’en 1955. À l’origine, il commémorait la naissance de l’armée qui ferait plus tard le coup d’État : le 27 mars 1945, le Général Aung San a mené les forces birmanes dans un soulèvement contre l’occupation fasciste japonaise. Quand la Birmanie a obtenu son indépendance en 1948, la Ligue antifasciste de la liberté du peuple devint la force politique dominante.

Lors de cette journée de commémoration en 2021, le peuple est descendu dans les rues contre le coup d’État organisé par cette même armée, redéfinissant le sens de cette journée par la résistance. Le massacre qui s’en est suivi a démontré une nouvelle fois que la force qui était précédemment célébrée comme antifasciste était effectivement devenue fasciste. Après la répression, beaucoup d’entre nous commencèrent à appeler à nouveau le 27 mars le jour de l’antifascisme.

Un autre jour que nous avons tenté de reprendre est le jour des martyrs, le 19 juillet, qui commémore l’assassinat du général Aung San. Dans la version officielle, seuls les membres du groupe dominant des birmans sont reconnus comme des martyrs. Les chefs des peuples minoritaires morts dans des conflits contre l’État central n’obtiennent que rarement, voire jamais, ce statut.

Après le 27 mars, il devint de plus en plus difficile d’organiser des manifestations pacifiques en ville. Nombre de mes camarades partirent dans la jungle où ils reçurent des entraînements militaires avec des organisations militaires issues des peuples minoritaires. Certain.es allèrent dans l’État de Katchin, frontalier de la Chine, et l’État de Rakhine, frontalier du Bangladesh, pour s’entrainer avec l’Armée Indépendantiste Katchin (AIK) et l’armée Arakan (AA), alors que d’autres sont allés dans l’État de Karen, frontalier avec la Thaïlande, pour rejoindre l’Armé Karen de Libération Nationale (AKLN).

Par la suite, celleux qui revinrent de ces zones nous dirent que lorsque les arrivant.es atteignaient les camps, iels étaient accueillies avec une simple question comme test : « rejoins-tu la révolution pour libérer le peuple ou seulement pour libérer Aung San Suu Kyi » ?

Moi, j’ai décidé de rester à Yangon. À partir de ce moment, avec d’autres camarades, nous avons commencé à organiser des grèves éclair – des manifestations brèves, rapidement rassemblées, qui se dispersaient avant que les forces de sécurité puissent répliquer. De nombreux.es jeunes rejoignaient ces actions avec enthousiasme, permettant à la résistance en ville de se poursuivre, malgré des conditions de plus en plus dangereuses.

Le 27 mars 2021, une manifestation éclair à Kyi Myin Daing, Yangon. La banderole dit : « Nous jetterons les os des fascistes dans le ravin de Bar Ka Yar » à Kyi Myin Daing, il y a un grand ravin nommé ainsi. Le drapeau sur la photo est celui de la FSEB (Photo : Mar Naw)

Comment les stratégies ont changé pour celleux qui sont resté à Yangon par rapport aux premières phases de la résistance ?

Les grèves éclair se sont poursuivies jusqu’à la fin 2021. Durant cette période, nos revendications s’étendirent plus loin que la libération d’Aung San Suu Kyi et l’opposition à la dictature militaire. Nous avons commencé à utiliser les actions pour communiquer des messages politiques plus large et mettre en avant d’autre sujets qui comptaient pour nous.

Comme mentionné précédemment, nous avons travaillé à reprendre les commémorations historiques comme le jour de l’antifascisme ou le jour des Martyrs. Nous avons aussi fait avancer les discussions sur les questions de genre dans la révolution, l’impact des projets miniers et la confiscation des terres, les relations avec les minorités, et le besoin de confronter le chauvinisme bien implanté chez les Bamars. Lors des dates anniversaires du génocide des Rohingyas, nous avons organisé des actions dans les quartiers musulmans pour relier la solidarité avec les Rohingyas aux autres luttes, notamment le mouvement de solidarité avec la Palestine.

Les gens ont porté des pancartes exprimant leurs remords pour le rôle joué, directement ou indirectement, par les membres de la majorité birmane dans la persécution des Rohingyas. En y repensant, même si des gens ont sincèrement regretté, beaucoup d’autres ont utilisé ce moment comme une tactique de mobilisation contre le coup d’État. Au fond, iels gardaient une perspective nationaliste.

À la mi-avril, le Gouvernement d’Unité Nationale (GUN) s’est formé en exil, et de nombreux leaders des mouvements de base furent cooptés dans sa structure. Mais beaucoup de leurs stratégies et de leurs décisions nous furent difficiles à comprendre. Alors que les jeunes risquaient encore leur vie dans des manifs éclair, le GUN a commencé à appeler à des « grèves silencieuses », demandant aux gens de rester à la maison pour stopper l’activité économique du pays au lieu de manifester publiquement.

Au même moment, les black-out d’internet se poursuivaient, rendant la communication de plus en plus difficile. En réponse, nous avons lancé la Lettre du Molotov en avril. Notre comité éditorial était entièrement de gauche et le journal était hebdomadaire.

Nous l’avons imprimé et publié en version papier à Yangon. Le premier numéro, en avril, a eu un succès surprenant : 5 000 exemplaires ont été distribués. À la fin du mois, les autorités l’ont déclaré illégal, ce qui, dans l’ambiance du moment, le rendit bien plus populaire.

Il était trop difficile d’atteindre d’autres régions avec le journal papier. Nous avons mis en ligne le PDF pour que d’autres gens puisse le télécharger, l’imprimer et le distribuer elleux même. Chaque numéro était téléchargé entre 30 000 et 50 000 fois en moyenne.

Après un mois ou deux, certain.es de celleux qui étaient parti.es s’entraîner dans la jungle sont revenus en ville, et la résistance armée a commencé à apparaître en zone urbaine. Peux-tu parler de cette période ?

En mai, certain.es de celleux qui étaient allé.es s’entraîner dans la jungle revinrent en ville, amenant des armes, et commencèrent des opérations de guérilla. On commença à trouver des armes à Yangon, et à partir de ce moment-là, beaucoup de jeunes qui faisaient des manifs éclair le jour se mirent à faire des actions de guérilla la nuit.

En août, l’armée a lancé l’assaut sur un appartement de la 44ème rue à Yangon qui servait de base a un groupe de jeunes activistes. Peu avant l’assaut, ces jeunes avaient posé une bombe derrière une banderole anti-junte, elle a explosé quand la police est venue l’enlever. Peu après, on a su comment leur adresse avait fuité : un chauffeur de taxi qui travaillait régulièrement avec ce groupe avait été arrêté par l’armée. Il avait activement participé aux activités anti-junte après le coup d’État, on avait confiance en lui. Lors d’un interrogatoire brutal, il a été forcé de révéler leur emplacement sur la 44ème rue.

Le jour de l’assaut, cinq personnes ont sauté du toit pour tenter d’échapper à l’armée. Deux sont mort.es sur le coup, trois autres furent gravement blessé.es et furent emmené.es à l’hôpital. Trois autres furent capturé.es vivant.es. Les survivant.es furent accusé.es de fabrication et de possession illégale d’explosif et furent envoyé.es en prison. Deux d’entre elleux sont mort.es derrière les barreaux.

Une seule personne s’est échappée ce jour-là. Il s’est caché pendant douze heures dans un « abri » sur un toit, osant à peine bouger pendant que les soldats fouillaient l’immeuble en dessous. Il s’est finalement échappé dans la nuit et a ensuite passé la frontière illégalement pour arriver à Mae Sot.

Début 2024, Ko Htet a organisé des funérailles pour le garçon qui avait échappé à l’assaut sur la 44ème rue. Les funérailles se sont transformées en une manifestation. (Photo : El Kylo Mhu)

À l’hiver 2023, il est tombé malade, il aurait pu être soigné, mais sans papiers d’identité, il ne pouvait pas recevoir d’aide médicale en Thaïlande. Il est finalement mort à Mae Sot. J’ai aidé a organisé ses funérailles, qui se transformèrent en manifestation.

Après l’attaque de la 44ème rue à Yangon, de plus en plus de jeunes, poussaient par leur rage, se mirent à faire des assassinats ciblés. Iels prirent comme nom « le groupe de guérilla urbaine de la 44ème rue », et la vengeance devint l’une de leurs principales motivations.

Personnellement, j’ai toujours ressenti de la gêne à propos de ces opérations. Je n’ai jamais pointé d’arme sur personne, mais comme je m’inquiétais pour eux – la plupart étaient des ados de la génération Z – je les ai souvent aidés en faisant le guet ou en les conduisant en voiture. Peu à peu, je fus impliqué. Tuer quelqu’un, ou même voir quelqu’un mourir devant moi, me reste très difficile à supporter. C’est une ligne que je n’ai jamais pu franchir.

Lors de l’une de ces opérations, j’ai vu une jeune militaire se faire abattre. Elle est tombée juste devant moi. Elle est apparue continuellement dans mes cauchemars pendant deux ans.

Un jour en 2023, j’ai reçu un appel d’une personne inconnue sur Facebook Messenger. J’ai répondu, c’était un des camarades de la 44ème rue qui avait été arrêté. Il avait pu avoir accès à un téléphone durant son transfert au tribunal. Il m’a dit que cette femme que nous pensions morte était vivante, et qu’elle témoignait contre lui au tribunal. Il ne s’attendait pas à ma réaction car en apprenant qu’elle était en vie, j’ai ressenti un énorme soulagement.

Au cours de cette première année de coup d’État, comment décrirais-tu la relation entre les mouvements de gauche et la révolution plus large contre le coup d’État ?

La première année, les organisations de gauche étaient très structurées. La révolution nous avait permis d’étendre rapidement nos réseaux. De nombreux.es jeunes qui étaient auparavant apolitiques ou bien qui avaient été délibérément tenu.es à l’écart se sont radicalisé.es, et celleux qui avaient des positions communes purent enfin se trouver.

Les rues et l’opinion publique devinrent des espaces de compétition entre les forces politiques pour l’hégémonie sur le mouvement. L’un des slogans mis en avant par le Comité de Grève Générale était : « Déraciner l’armée fasciste », qui est rapidement devenu très populaire. Un autre slogan très populaire était : « Nous n’avons rien d’autre à perdre que nos chaînes », tiré du manifeste du parti communiste. J’ai aussi imprimé ces slogans sur des t-shirts, et ils ont bien marché chez les manifestant.es.

Les mots de la gauche devinrent de plus en plus visibles dans l’espace révolutionnaire. De plus en plus de gens se sont mis à utiliser le vocabulaire des luttes et de l’antifasciste en manifestation. Avec la Lettre du Molotov, nous avons tenté de donner un contexte historique, d’expliquer ce qu’était les mouvements fascistes et antifascistes, pour que ces slogans ne soient pas que des expressions d’émotions, et deviennent des éléments d’une conscience politique plus profonde.

Des chansons de luttes antifascistes ont aussi été créées par le milieu de gauche pour rappeler aux gens qu’historiquement, de nombreuses forces qui prétendaient combattre le fascisme devinrent elle-même des forces de répression. C’était le chemin que nous voulions éviter. Par exemple, quand Aung San Suu Kyi s’est tenue au côté de l’armée à la Cour internationale de Justice pour défendre la Birmanie d’accusations de génocide, beaucoup d’entre nous ont considéré qu’elle devenait à ce moment-là complice du fascisme.7


2. Les mouvements de gauche

Pendant tes années de formation politique, comment les gens pouvaient avoir accès aux idées de gauche ou anarchistes en Birmanie ?

Les forces de gauche en Birmanie ont vécu depuis longtemps une répression féroce. Quand j’étais adolescent, des livres sur les mouvements étudiants contemporains étaient très difficile à trouver. Il n’y avait qu’une poignée de livres sur l’histoire de la Birmanie après l’indépendance. Sur la monarchie ou la période coloniale britannique, par contre, il y avait beaucoup d’ouvrages disponibles. L’éducation officielle donnait la part belle au nationalisme anticolonial, alors que les mouvements et luttes sociales postindépendance étaient souvent effacés.

La plupart des écrits sur la résistance ou la pensée politique alternative après l’indépendance ont été publiés à l’étranger, suivant les différentes vagues d’exilé.es, et ramener ces livres dans le pays était difficile et parfois dangereux.

Avant 2007, l’accès à internet était toujours très limité en Birmanie. Pour avoir accès à des points de vue différent de la propagande officielle, il y avait principalement les radios étrangères, comme la BBC ou Radio Libre Asie. De la propagande et des écrits du parti communisme birman circulaient aussi, ainsi qu’une publication appelée Révolution (အရေးတော်ပုံ), dont nous pouvions trouver des extraits en ligne. On trouvait aussi des textes liés à la Fédération des Syndicats Étudiants de Birmanie (FSEB). Mais il faut se souvenir qu’à cette époque, écouter les « stations radio ennemies » ou lire des livres mis à l’index, pouvait vous attirer de gros problèmes, voire l’emprisonnement.

La FSEB est le plus important réseau de gauche en Birmanie. Elle a été fondée en 1936, quand la Birmanie était encore une colonie britannique. Elle a ensuite joué un rôle crucial à la fois dans la lutte pour l’indépendance et dans les luttes antimilitaristes.

Après le coup d’État de 1962, les mouvements étudiants furent écrasés brutalement, et le régime a fait sauter le siège historique des syndicats étudiants à l’université de Yangon. Cependant la résistance étudiante n’a pas disparu. De nouvelles vagues de manifestations étudiantes ont éclaté en 1974, 1975, et 1976. Ensuite, pendant la révolte nationale prodémocratie de 1988 – appelé mouvement 8888 – les drapeaux FSEB retournèrent dans les rues et devinrent à nouveau un symbole de résistance contre le pouvoir militaire. Par la suite, les autorités militaires ont fréquemment étiqueté l’organisation comme un front communiste ou une force subversive. Quand j’étais à l’université, j’ai aidé à monter la section de la FSEB sur mon campus.

Au même moment, la propagande des militaires dépeignait régulièrement le parti communiste birman comme la source principale d’instabilité et de division nationale. Ironiquement, après la prise de pouvoir du général Ne Win en 1962 et la mise en place d’une dictature militaire pour plusieurs décennies, le seul parti politique autorisé par le régime – le Parti du Programme Socialiste Birman (PPSB) – prétendait être socialiste et promouvoir ce qu’il appelait la « voie birmane vers le socialisme », ce qui signifiait en pratique l’isolation économique, le contrôle centralisé, et l’autoritarisme.

Dès années de déclin économique et de stagnation sociale dans ce système ont conduit beaucoup de gens à associer directement la pauvreté et la répression au socialisme. Des mots comme « communisme », « socialisme », et même « gauche » ont été profondément stigmatisés dans l’opinion publique. Pour beaucoup, ces mots éveillent de la méfiance et de la peur. À cause de cette expérience historique, mobiliser autour des idées de gauche a toujours été difficile en Birmanie.

Comment et quand as-tu commencé à organiser des actions anarchistes ?

Fin 2013 - début 2014, nous avons commencé à former des groupes de lecture anarchiste et à monter des réseaux d’actions. Ce fut un moment politique très particulier. La dictature militaire avait formellement pris fin en 2012, mais Aung San Suu Kyi n’avait pas encore pris la tête du gouvernement. Ces années ont largement été décrites comme une période de transition. L’armée a réussi ce qu’elle a appelé une transition démocratique ; quelques prisonniers politiques furent libéré.es et des activités auparavant interdites – comme les rassemblements publics et la liberté de la presse – devinrent partiellement légales à nouveau, et des organisations de la société civile sont apparues. Pendant un temps, on pouvait croire que le pays allait devenir normal.

Au même moment, Aung San Suu Kyi voyageait partout dans le pays pour promouvoir une stratégie non violente de changement électoral. Elle appelait les gens à transformer la Birmanie par le vote, mais ne soutenait pas les manifestations sur le terrain. Pendant ce temps-là, nous fûmes impliqué.es dans l’organisation de manifestations contre la confiscation des terres qui affectait les paysans, les droits du travail pour les ouvriers, et par la suite dans le mouvement étudiant contre la loi sur l’éducation nationale du gouvernement Thein Sein.

Une action menée par Anonymous Birmanie à Yangon en 2014

En 2014, nous avons créé un groupe, nommé Anonymous Birmanie, nous avons commencé à mener des actions sous ce nom. Même dans cette période, organiser des manifestations publiques dans la rue était toujours difficile et risqué. Donc nous portions des masques, nous brûlions des affiches de parlementaires dans les centres-villes, et lancions des feux d’artifices pour attirer l’attention. Des gens ont commencé à nous appeler la version birmane des « antifa »8 et des individus en accord avec nos positions nous ont contacté pour nous rejoindre.

Zin Lynn, qui fut un activiste de gauche légendaire, aujourd’hui prisonnier politique, était aussi membre de notre groupe Anonymous Birmanie. Il avait été une des figures dirigeantes de la FSEB et était aussi un musicien, qui a écrit de nombreuses chansons révolutionnaires, dont l’hymne de la FSEB. Il a fait découvrir les chansons révolutionnaires classiques a des générations de jeunes révolté.es, en écrivant des paroles en birman pour Bella Ciao, À la volonté du peuple et l’Internationale, pour qu’elles puissent être chantées dans la rue, pas seulement écoutées. Après la répression violente de mars 2021, il est parti suivre un entrainement militaire dans la jungle, puis revint plus tard à Yangon pour participer à la guérilla urbaine. Il a été arrêté en septembre de la même année.

Il est toujours en prison aujourd’hui. De nombreux.es activistes de gauche en exil lui rendent hommage dans leurs écrits ou leurs performances.

C’est à ce moment-là également que nous avons commencé à nous rapprocher de Food Not Bombs Birmanie. Kyaw Kyaw, le chanteur du groupe de punk Rebel Riot, avait commencé à organiser des activités de Food Not Bombs à Yangon au début des années 2010, et beaucoup de leurs chansons politiques nous ont profondément influencé.es. À partir de là, Food not Bombs, Anonymous Birmanie et la FSEB ont souvent travaillé ensemble en manifestation et pour s’organiser politiquement et socialement.

En 2015 se sont tenues les premières élections de la période de transition, et il y avait beaucoup d’espoir pour l’avenir du pays au sein de la population. Mais nous avons continué nos activités de résistance. Cette année-là, nous avons organisé ce qui allait être connu comme la « Longue Marche », nous avons appelé les étudiant.es à marcher de Mandalay à Yangon, en réponse à la nouvelle loi sur l’éducation nationale, qui avait pour objectif de centraliser et d’augmenter le contrôle de l’État – et indirectement, des militaires – sur les universités et l’éducation. Des milliers de personnes ont marché pendant 600 km en partant de Mandalay, puis le gouvernement les a brutalement stoppées à Letpadan, une ville au nord de Yangon.

Avec l’approche des élections, les partisan.es d’Aung San Suu Kyi et de la LND étaient hostiles au mouvement. Iels pensaient que nos manifestations allaient nuire à l’élection et perturber la transition démocratique. De leur point de vue, nous causions des problèmes à un moment politique critique.

Il semble que, face à l’ennemi commun que constituaient les militaires, la relation entre les gauchistes et Aung San Suu Kyi fut ambivalente, entre coopération et compétition.

De fait, je n’ai jamais voté pour la Ligue Nationale pour la Démocratie. En 2015, je n’ai pas voté. Je n’ai pas non plus voté dans les élections de 2020. À l’époque, une partie de la gauche avait lancé un mouvement contre le vote. Le seul moment où j’ai voté en Birmanie, c’était pour le référendum constitutionnel de 2008, et j’ai voté contre la constitution.

En réalité, avant l’arrivée au pouvoir d’Aung San Suu Kyi, beaucoup de forces de gauche l’ont soutenu. Depuis l’élection de 1990, la FSEB s’est toujours tenue aux côtés de la LND. Quand j’étais jeune, j’ai fait partie des mouvements de jeunesse demandant la fin de son assignation à résidence.

Cependant, après sa libération en 2010, nous avons rapidement réalisé que nous ne pourrions pas tomber d’accord avec beaucoup de ses positions et son agenda politique. Par exemple, alors que nous demandions l’abolition totale de la constitution de 2008, elle a choisi d’accepter son cadre et de participer à ses élections. Pendant ce temps, de nombreux projets miniers d’envergure se sont poursuivis sous son mandat, comme la mine de cuivre de Letpadaung, un projet hautement controversé. Nous avons participé aux manifestations contre les dégâts environnementaux et la privatisation forcée des terres. De nombreux projets avait été validés pendant la dictature avec des compagnies étrangères, notamment chinoises. Au lieu d’y mettre un terme, son gouvernement a répondu sévèrement aux résistances locales.

La même chose s’est produite au sujet du projet du barrage de Myitsone dans l’État de Kachin, projet soutenu par la Chine, où les résistances furent aussi réprimées. Son gouvernement a promu le développement économique et l’investissement étranger, mais cela résultait souvent en un accaparement des terres et des déplacements des populations locales.

La rupture finale fut le génocide des Rohingyas en 2017. Quand elle est allée à la Cour internationale de Justice, certain.es d’entre nous espéraient encore qu’elle témoigne des crimes de l’armée. À la place, elle l’a défendue. Peu après, les partisan.es de la LND ont collé des affiches dans tout le pays représentant Aung San Suu Kyi aux côtés de chefs militaires, avec le slogan : « Nous sommes avec Aung San Suu Kyi ».

Pour beaucoup d’entre nous à gauche, c’était là le point de non-retour.

3. Le déclin de la révolution

Le 7 octobre 2023, les milieux « révolutionnaires » majoritaires, dont des figures du Gouvernement d’Unité Nationale (GUN) et de nombreux.se.s représentant.es de la majorité Bamar ont pris publiquement des positions pro-israéliennes. Vers la fin de 2025, quand la FSEB a publié un communiqué condamnant ce qu’elle décrivait comme de l’impérialisme étatsunien lors de l’intervention au Vénézuéla et l’arrestation de Maduro, elle a été fortement critiquée en Birmanie, notamment d’être communiste. De ton point de vue, quand est-ce que la gauche a commencé à perdre sa force de mobilisation ?

Dans la première année suivant le coup d’État, les gauchistes et les anarchistes ont trouvé un champ de bataille où iels pouvaient jouer un vrai rôle. Nous avions alors un grand pouvoir de mobilisation et nous pouvions amener de nombreux sujet de gauche dans le débat public. Même en 2022, de nombreuses activités se sont poursuivies, mais de plus en plus clandestinement. Mais alors que l’énergie révolutionnaire des débuts commençait à s’éteindre, les mouvements de gauche, eux aussi, commencèrent à s’affaiblir.

En 2023 et 2024, la Révolution du printemps est entrée en déclin. Les militaires avançaient et consolidait leur contrôle, alors que les forces révolutionnaires étaient de plus en plus fragmentées et désorganisées. Certains chefs révolutionnaires tinrent des propos homophobes en public, et des faits de violences sexuelles et de violences de genre systématiques furent rapportées depuis certaines « zone libérées » autoproclamées. Mais dans les rangs de la révolution, ces questions étaient souvent minimisées ou cachées, par peur que les critiques internes puissent affaiblir le mouvement de résistance contre la junte.

Nombre de camarades aux côtés desquels j’ai lutté sont maintenant armés. Cinq ans ont passé. Ce ne sont plus les mêmes personnes. Le fusil est devenu leur forme de pouvoir.

Ces jeunes ont rejoint la résistance armée par colère et haine de la dictature militaire, mais alors que le conflit s’enlisait, les tensions au sein du Gouvernement d’Unité Nationale lui-même se firent de plus en plus saillantes, et beaucoup de combattant.es commencèrent à se sentir désabusé.es. Iels avaient pris les armes pour résister à l’oppression, seulement pour se rendre compte que le pouvoir et la hiérarchie existait aussi dans le camp révolutionnaire. Le commandement du GUN ne semblait pas si différent de celui de la junte.

De plus en plus de combattant.es commencèrent donc à quitter les jungles. À cause des restrictions de mobilité et des problèmes de papiers, iels ne pouvaient pas aller bien loin, et nombres d’entre elleux atterrirent finalement dans des villes frontières comme Mae Sot.

Pendant le début de la révolution, dans la Lettre du Molotov, nous avons dit et redit que la résistance armée devait être guidée par des positions politiques, ou bien le mouvement pouvait se fragmenter entre des seigneurs de guerre. En réalité, la plupart des unités des Forces de Défense du Peuple ne sont toujours pas aujourd’hui orientées politiquement : leur seule position politique commune est l’opposition à la junte. Dans le même temps, tout groupe armée sur des bases ethniques qui combat l’armée est automatiquement considérée comme une force politique légitime, souvent sans y regarder à deux fois.

Beaucoup de ces groupes sont toujours principalement organisés sur des bases communautaires, et leur culture politique est construite autour d’une identité ethnique. Ces positions risquent de produire de nouvelles formes d’ethno-nationalisme, plutôt que de les dépasser. Même des groupes qui sont aujourd’hui considérés comme les plus progressistes, comme l’ALPB (Armée de Libération du Peuple Birman), se pense toujours au moins en partie de cette manière. La différence est qu’elle est plus perméable au discours progressiste, et qu’elle tente de se tenir à ces valeurs. C’est la raison pour laquelle elle est toujours vue comme l’un des groupes armés qui prend le plus au sérieux les questions politiques.

Nous entrons maintenant dans la cinquième année depuis le coup d’État. L’armée a commencé à organiser ce que de nombreux.es observateur.ices considèrent comme une élection truquée. Comment analyses-tu ce moment ?

Beaucoup de gens qui avaient quitté leur travail pour rejoindre le Mouvement de Désobéissance Civile (MDC) ont été forcé de retourner dans le système contre lequel iels résistaient, pour subvenir à leurs besoins. D’autres ont cherché asile dans d’autres pays (autre que la Thaïlande). Le mouvement de boycott qui avait commencé en 2021 est de plus en plus dur à maintenir. L’armée sait tout cela, et c’est précisément dans ces conditions qu’elle a décidé d’organiser ces élections, dont beaucoup pensent qu’elles sont truquées.

Certaines forces politiques aux marges de la LND aux débuts de l’insurrection, comme le Parti du Peuple, participent maintenant à ces élections vivement critiquées. Des candidat.es parlent de plus en plus de « cessez le feu » et de « paix », des termes inimaginables quelques années plus tôt, quand la dynamique révolutionnaire était toujours là.

Je pense qu’une des raisons importantes de ce changement est que le Gouvernement d’Unité Nationale (GUN) a imposé son autorité sur un soulèvement spontané mené par la jeunesse, particulièrement la génération Z. Peu après le début des manifestations, le GUN est apparu. Nombre de ses membres provenaient de la génération formée par le soulèvement de 1988 et le mouvement étudiant de 1996. En même temps, certains cadres du mouvement, qui avaient beaucoup d’influence sur les jeunes furent assimilé à sa structure, souvent à titre symbolique, pour que les dirigeants ne donnent pas l’impression d’être entièrement déconnecté de la jeune génération.

Par exemple, le GUN appuie sur ce qu’il appelle la politique représentative, s’assurant que les femmes occupent près de la moitié des postes de pouvoir, ou que différents groupes ethniques soient inclus, mais cela ne veut pas forcément dire que ces représentantes femmes s’opposent au patriarcat, ou que les représentant.es communautaires défendent vraiment les droits de leurs communautés. Souvent, cette représentation sert surtout à mettre en avant la diversité.

Le peuple déteste toujours la junte, mais il est aussi fatigué de la Révolution du printemps elle- même. Beaucoup de celleux qui se sont entièrement consacré.es à la résistance commencent doucement à revenir à la vie civile, rattrapé.es par la réalité. Je le ressens moi aussi. Dans la première année après le coup d’État, je pouvais entièrement me consacrer à la révolution. Maintenant, comme beaucoup d’autres, je dois lutter pour survivre.

De mon point de vue, la Révolution du printemps a déjà échoué. C’est très dur à dire publiquement, et après autant de sacrifices, beaucoup de gens ne peuvent pas l’accepter. Mais je ne pense pas qu’on puisse continuer à vivre dans l’illusion d’une victoire à portée de main. Si nous voulons un jour gagner à nouveau, le seul chemin pourrait bien être de recommencer à faire de l’éducation politique, à organiser la jeunesse, et de reprendre le terrain de l’idéologie et des valeurs.

Mon avis n’est pas celui de tous les combattant.es de la résistance de gauche en Birmanie. Les camarades qui sont partis dans la jungle s’entraîner militairement et qui continuent le combat dans les territoires de minorités armées ou dans des régions comme Sagaing ou au centre du pays, ont une expérience très différente de la révolution.

Plus récemment, en novembre 2025, l’alliance de la Révolution du printemps s’est formée. De nombreux groupes armés ont rejoint cette alliance et se sont éloignés de la tutelle du Gouvernement d’Unité Nationale. Iels prétendent se rassembler autour de principes progressistes communs. Pour beaucoup de gens, cette alliance représente toujours un espoir pour unifier la résistance.

4. L’exil

D’un côté, l’essoufflement de la dynamique révolutionnaire se fait sentir. De l’autre, ici en Thaïlande, il semble que dans la communauté birmane en exil, la révolution est devenue une industrie dirigée par les ONG. Quelle est ton analyse là-dessus ?

Cette tendance n’a pas attendu la fin de la révolution. Elle prend ses racines dans la période de la transition démocratique.

Après la prise de pouvoir d’Aung San Suu Kyi en 2015, la Birmanie a connu une période d’ouverture relative. Pour beaucoup de gens, c’était la première fois qu’il sentaient que la Birmanie se reconnectait avec le monde. C’est aussi à ce moment-là que de nombreuses ONG occidentales sont arrivées en Birmanie, amenant beaucoup de moyens à la société civile.

Beaucoup d’anciens activistes de terrain ont monté leur propre ONG et ont pris leur place dans cet écosystème institutionnel. Les objectifs sont choisis par les financeur.euses, et les activistes se mettent au travail en fonction de ces objectifs. L’activisme est peu à peu devenu un métier.

Entre 2015 et 2020, on voyait clairement que plein de projets et de programmes dans la société civile étaient soumis à un agenda venu de l’extérieur du pays, parfois peu connectés aux besoins réels des communautés. Dans ce processus, ce fut douloureux de voir des activistes autrefois pleins de convictions et d’énergie se faire absorber petit à petit – et parfois être corrompus – par le système des ONG.

Maintenant, cinq ans après le coup d’État, nous voyons encore l’émergence d’une nouvelle génération d’activistes autoproclamés et de leur ONG. Certains se servent des souffrances des gens et de la révolution pour se construire des carrières – en obtenant des bourses d’étude internationales, en rejoignant des réseaux d’ONG mondiaux, devenant des représentants de la lutte démocratique en Birmanie. En réalité, iels sont de plus en plus déconnecté.es du terrain.

J’ai toujours suivi une logique différente. Je tiens ma propre boutique pour rester indépendant tout en participant aux mouvements sociaux. Que ce soit lors de la période de transition ou maintenant, mes camarades et moi avons continué à nous organiser sur des bases anarchistes, en s’appuyant sur l’entraide et la mise en commun plutôt qu’en écrivant des budgets ou des dossiers de subventions, pour continuer notre travail.

Peux-tu décrire quelle forme prend ton militantisme maintenant, en exil ?

En ce moment, la plupart de mon temps est consacré à l’organisation de la communauté en exil. Je suis arrivé à Mae Sot fin 2021. À partir de ce moment, j’ai arrêté de participer au Comité de Grève Générale et je suis passé à l’organisation locale.

Mae Sot accueille beaucoup d’immigré.es. Beaucoup sont des jeunes ; beaucoup d’autres sont des familles qui ont fui avec leurs enfants. Nombreux.ses d’entre elleux ont participé au mouvement de désobéissance civile et, après avoir quitté leur travail, ont été fiché.es par les autorités militaires.

Incapable de quitter la Birmanie légalement, iels sont tombé.es dans cette ville frontalière dans une forme d’existence transitoire. Mae Sot est aussi un endroit de repli et de ravitaillement pour beaucoup de combattant.es des FDP. Certain.es sont toujours en activité dans la résistance basée dans la jungle et viennent seulement pour se reposer. D’autres ont quitté le champ de bataille à cause de leurs blessures ou par déception et tentent de survivre ici pour le moment.

Certain.es d’entre elleux vont peut-être s’installer dans d’autres pays, mais je crois que beaucoup vont un jour rentrer en Birmanie. Pour le moment, presque tout le monde ici est en suspens – sans travail stable et sans foyer. Malgré cela, beaucoup de révolutionnaires ne voient pas les déplacé.es comme faisant encore partie de la révolution. Peu à peu, je me suis dit que c’était exactement là qu’il fallait que je travaille : à organiser celleux qui sont coincé.es dans les espaces frontaliers.

Donc j’ai fondé ce que l’on appelle « la maison de Mae Sot » pour organiser des activités du quotidien – matchs de football, projections de film, groupes de lecture – pour rassembler des personnes différentes : travailleur.euses migrant.es, combattant.es exilé.es, Bamar, Karen, et membre de la communauté musulmane. Dans ces rassemblements, nous parlons d’antifascisme, de questions de genre, et de relations entre les peuples.

Une rupture du jeûne à Mae Sot, en 2024. Le groupe Food Not Bombs de Mae Sot distribue de la nourriture à la communauté musulmane.

Au même moment, avec d’autres camarades, nous avons monté Food Not Bombs Mae Sot. Nous tenons une cantine pour les réfugié.es en exil, mais pas en faisant la charité, de manière descendante. À la place, nous transmettons un esprit d’entraide et de solidarité. Des gens venus de la résistance armée se moquent de nous, et même parfois nous attaquent, considérant que l’heure est à la guerre, et que Food Not Bombs leur semble être de l’activisme pacifiste. En réalité, nous organisions déjà des activités avec Food Not Bombs à Yangon au début des années 2010, bien avant le coup d’État. Nous combattons l’armée aujourd’hui pour pouvoir vivre en paix à nouveau, pas pour que la société reste entièrement militarisée.

À la Maison de Mae Sot, le football est devenu l’un de nos plus importants outils d’organisation, notamment pour des raisons de sécurité. Beaucoup de gens n’ont pas de statut légal, et les rassemblements publics sont souvent dans une zone grise. Nous avons tenté une fois d’organiser un concert et nous avons été dénoncés aux autorités, ce qui nous a forcé à changer nos plans à la dernière minute. Les matchs de foot sont faciles à tenir, car c’est un sport très populaire localement, qu’il ne nécessite presque aucun prérequis, et beaucoup de travailleurs migrants à Mae Sot ont déjà une grosse culture du foot. Cela en fait une manière facile de rassembler les travailleurs migrants et les jeunes exilés. Nous avons aussi mis en place des équipes féminines et des matchs de jeunes, et pendant ces événements nous parlons de sujets comme la violence conjugale, l’égalité de genre et l’antifascisme.

Les gens qui ont émigré avant le coup d’État se sentaient auparavant distants du mouvement révolutionnaire. Mais en jouant au foot ensemble, iels ont commencé à se parler et à comprendre les combats des uns et des autres. Beaucoup des jeunes arrivé.es après le coup d’État, notamment des grandes villes, se sont laissé absorber dans une posture de « révolutionnaires en exil », et regardent de haut celleux qui sont arrivé.es avant – souvent des travailleur.euses migrant.es ou des commerçant.es musulman.es frontalier.es – et les considèrent insuffisamment progressistes. Mais en réalité, le racisme et le chauvinisme bamar existe aussi au sein du mouvement révolutionnaire. Plutôt que de tracer des lignes entre amis et ennemis, je pense que c’est important de laisser à chacun de l’espace pour évoluer.

Le système éducatif birman a produit des générations entières formées par les préjugés nationalistes. Maintenant, grâce aux ruptures causées par le coup d’État et l’exil, nous avons peut-être enfin une chance de les regagner à notre cause.


Pour aller plus loin :

  1. Beaucoup d’anarchistes birmans utilisent le terme anglais de « Burma » plutôt que « Myanmar », à cause de l’association de ce dernier avec le régime militaire depuis son adoption officielle en 1989. D’autres Birmans préfèrent « Myanmar » malgré cela, car le terme « Burma » (que préfère également la très libérale Ligue Nationale pour la Démocratie) est très lié à la majorité Bamar, ainsi qu’au colonialisme britannique. Les deux mots sont identiques en Birman, les deux écritures en anglais représentent les prononciations littéraire et familière. Les deux termes dérivent du mot en Birman qui désigne leur propre peuple. 

  2. Lancé après le coup d’État de février 2021, le Mouvement de Désobéissance Civile (MDC) de Birmanie est un mouvement de résistance non-violente, à travers lequel les fonctionnaires et les ouvrier.es ont lancé la grève et ont refusé de coopérer avec la junte, devenant l’une des forces centrales de la Révolution du printemps, malgré une forte répression. 

  3. Le pays connaît des soulèvements armés de peuples minoritaires depuis l’indépendance. Certains de ces mouvements sont actifs depuis les années 50. (n.d.t) 

  4. La constitution de 2008, écrite sous la dictature et approuvée dans un référendum contesté peu après le cyclone Nargis, est largement vue par les forces d’opposition comme un outil de maintien du pouvoir des militaires. Elle réserve 25 % des sièges parlementaires à l’armée, lui octroyant de fait un droit de véto sur tout changement constitutionnel. 

  5. La responsabilité de protéger (R2P) est une norme internationale adoptée par les Nations Unies en 2005, pensée pour empêcher le génocide, les crimes de guerre, le nettoyage ethnique et les crimes contre l’humanité. Elle postule que la souveraineté implique la responsabilité et que si un État ne peut protéger sa population, la communauté internationale a le devoir d’intervenir de manière diplomatique, ou, en dernier recours, militaire. 

  6. Les concerts de casseroles depuis les balcons au crépuscule provient d’une croyance populaire que faire beaucoup de bruit au crépuscule fait fuir les mauvais esprits. 

  7. En décembre 2019, Aung San Suu Kyi, alors conseillère d’État, s’est présentée à la Cour internationale du Justice de La Haye pour défendre la Birmanie contre les accusations de génocide commis par les forces armées contre les Rohingyas. 

  8. Aux États-Unis, « antifa » est le nom utilisé pour qualifier le mouvement d’opposition d’extrême gauche depuis au moins 2016. Une ordonnance présidentielle de Trump la qualifie d’organisation terroriste intérieure depuis septembre 2025. (n.d.t.)